Le jour va se lever, enfin j’espère.
Je vais tailler
Pour la sculpture, la taille directe, deux choses, l’intentionnalité et le geste.
-tu ne prends que ça?
-J’veux pas m’encombrer!
Mon intentionnalité, c’est un grand chien courant.
Plusieurs semaines, des mois peut-être qu’elle me suit à la trace.
Collée à mes basques, où que j’aille…collée, insidieuse.
Le geste, mon geste, c’est le corps en charpente et du joyeux tapi le dans petit matin
La porte de l’atelier grince.
On s’engouffre,  tous
le corps, le chien , la peur, l’irrésistible envie, le froid.
En vrac
Silence
Il est là
Il est là, ce bois.
comme s’il avait toujours été là.
Je suis le Chêne!
à m’attendre
à me mesurer.
Là…tout-à-fait
Allez!
Le corps cherche le rythme.
massette et frapper.
Violent-léger, percutant!
Il s’organise, le corps, comme il peut
ce son qui l’enveloppe…
Tailler
Gouje, lame
fer sur fibre, lame qui coupe
lame qui va, bois qui s’ouvre, bois qui libère.
Le chêne est si puissamment reflexif!
Déjà, j’ai quitté la surface, du monde et des choses
j’entre en épaisseur.
Dans quel temps suis-je…je ne saurais le dire
Mais j’en sens les  oscillations
Les  accélérations, porteuses
Un temps propre, je suppose
L’instant qui s’ouvre.
Le son produit quand je taille est devenu interne, sourd et profond, impétueux
Le son incise et me tend.
Je suis posée dessus
Je marche dessus, sur ce sol nouveau qui s’ouvre, devant
L’humus fumant du lever du jour, la forêt , nourricière.
Bombardement d’images
Je vais, je vais
je vais absolument
je vois ma trajectoire se faire, je sens  les bords d’un monde.
J’y suis
J’y suis entièrement, sans contour
ce doit être cela le continuum.
Ce débordement euphorique
Cette pluie de gravité
Mon intentionnalité s’éloigne.
Elle s’est détachée, d’elle-même.
Elle a dû rejoindre mon cerveau gauche où elle attend, couchée en boule.
Elle attend…
Elle attend que l’on reprenne la route
plus tard, passée la porte
Elle est loin , mais je la vois encore
Ou plutôt, je sens son regard patient sur mon dos.
Moi, je suis dans le flux
dans l’immense confusion,
la fusion avec
le mystère qui s’ouvre
dans ce martèlement obsédant
aussi passive qu’active
totalement animée
prise dans le surgissement fragile et sûre de cette forme
ce fragment qui enfin se détache, se découpe entre nous.
Ça s’écrit, ça se fait, ça se conforme…
Ça remplit tout l’atelier
Etre au monde…
L’équilibre de l’air
Respirant
Il y a…?
Il y a.
Et puis, peu à peu
dans les yeux ,des segments blancs, blanc entropique.
La définition de l’image décroît, l’acuité extrême retombe
Ce sont les mots du bout du temps de taille.
Coup de fatigue
Arrêt
La porte grince
-t’as bien travaillé ?
-pas mal, oui
Le corps se recompose, ordinaire.
J’enfile mon quotidien
conditionnements, habitudes, obligations, rencontres, échanges, parler
mon grand chien calme contre mes jambes, prêt.
Ça me donne une allure trouble et grise
une opacité, une consistance…pâle, peu lisible
Que vous prendrez peut-être pour un brouillard diffus,
une indécision
Détrompez-vous!
C’est une condensation
un petit nuage avide qui attend son heure.